20 juillet 2011

Les moments de Liette

Les moments de Liette

 

Il était une fois Liette.... par Florence Noël

Dire ces quelques mots, c'est déjà poser sur l'air le poème de la vie, avec l'essence de la tendresse. Liette c'est tout un conte. Un conte à grandir et à guérir. Il y a des gens comme ça, dont la peau a une histoire plus large à nous raconter que l'étendue des caresses qu'on y déposerait. Liette c'est la vie qui a trouvé son porte flambeau de douceur.

Mais, sous les vagues tièdes d'un amour résolu, il y a un questionnement. Perpétuel. Une interrogation du vivant jusqu'à ses limites tremblantes. Traquer son souffle, capturer ses étincelles, convoquer ses mouvements, abattre les masques, dégrafer les corsages des sens, inventer un extraordinaire, débusquer la lumière, rencontrer les ténèbres et les laver de pluies de larmes. Sans fausse pudeur.

Les moments de Liette, ce sont des instantanés profondément symboliques, empreints des rêves et des cauchemars, des lueurs et des ombres d'un quotidien en quête d'amour. C'est écrire, jour après jour, à l'encre de vie, rouge corail, ces mots pèlerins:

"Du ventre de l'ombre naît la grâce"

 

 

Moment 0

**Les yeux de la nuit**

Les yeux de la nuit crient et vous happent de leurs doigts ensanglantés. Ils vous balancent leur sale désir, ses yeux violeurs. Ça rugit, l'angoisse serrée dans vos paumes, les pieds aspirés dans le sable empourpré. Un trou, là, ouvre votre coeur. La lumière est noyée, baignée de sang, vos poumons qui crachent, le souffle court, et la peur enlaçant les feuillages de votre arbre-fée. Le tronc craque et bave sa sève. Nuit rougie, laminée par l'espoir tout nu couché sur la pierre. Vous aimeriez devenir cette pierre, dure, renvoyant ce salaud qui vous broie la mémoire. À vie, vous saignerez. Votre visage, il est là, dans ces yeux de pierre, cachant la béance, la folie. Une main de tendresse, dites, elle est où dans la nuit ? La main lèche le sang, je prends la racine, la racine vierge, encore petite fille, la racine au regard fermé, prêt à s'ouvrir, au regard qui a lavé la mémoire. Mon coeur ne veut plus saigner, plus appeler la vie, plus être cloué dans cette chambre d'hôpital, où les yeux de nuit violent votre fenêtre.

 

Moment 1 Le mercredi 26 janvier 2000

 Dans cette chambre carnivore le rideau secoue l'air. Trop de blancheur, trop de lumière. La petite fille tend son visage vers les doigts du soleil. Elle a perdu ses ailes le jour de sa naissance.

 

Moment 2 Samedi 29 janvier 2000

Un oiseau sur sa fenêtre sans couleur la regardait. Lui était libre, en vie.

Vous le verriez, avec son air de rien, pris dans son instant, sa passion pour l'herbe verte. Ses gestes dessinaient l'amour, son corps entier vibrait, en harmonie avec le vent, le soleil, le chant. Sa couleur, ah, l'enfant aurait tant voulu la boire, la faire palpiter au bout de ses orteils, au creux de ses cils lourds. Cet oiseau avait une façon de sautiller, de tendre le bec et le cou, ça vous rentrait dans le sommeil, ça vous réveillait de la douleur. Un secret dansait sur cette fenêtre, et les ailes de l'oiseau entouraient la transparence, virevoltaient en arabesques.

 

Un langage commençait à naître, une vie sur la fenêtre.

 

Moment 3

Une voix vous vient dans la nuit. Dans l'eau gelée de la mer, un soupir cogne dans votre vue. La mer se détend pour ouvrir le soupir. Rire magique de l'arbre nu, de l'arbre de votre vie. L'arbre pousse sous la mer, pousse sur le ciel, et la nuit sourit de toutes ses dents. La nuit qui mord votre vie, vos fruits, vos fleurs. Une ombre flaire la voix, flaire le chant marin. Un noyau aime l'ombre, et la pare de lueur, d'un éclat miraculeux où va dormir le soupir. L'ombre qui mord vous donne la vie.

 

Moment 4

Vous savez, une voix un jour, vous appelle. Vous appelle jusque dans les gouffres de votre solitude, vous appelle et éveille votre vie, et éveille votre corps endormi. Une voix-vent, une voix-mer, une voix-moustaches. En vous, c'est le réveil, c'est la marée. Vous débordez de vous, vous enveloppez l'espace, les murs. Vous êtes vie, lumière, couleur.                                                                                             Vous ne savez, pas cette vie. Vous l'entendez, juste. Un chant. L'amour.Cette voix, si vous l'aimez ainsi, c'est qu'elle est pleine. Elle n'est pas seule, elle porte la vie, l'amour.

 

Moment 5 Dimanche 30 janvier 2000

Vous venez de mordre la chair d'une voix, elle grandit dans votre ventre. Vous aimez l'oiseau, et lui en voulez, ce secret, pourquoi l'écoutez-vous ? 

La vie vous ignore, à quoi bon ses bondissements ? Vos mains se referment en fêlure, le poison rit à vous donner envie de glisser dans le creux de l'oreiller, de devenir une naine. Une naine que la lumière ne pourra abîmer, une naine pour que l'oiseau vous sorte de cet aveuglement. Qui est cette voix-là, violant vos rêves, violant votre enfance ? La beauté vous effraie, vous recherchez le noir, vous ne voulez personne. Vous ne parlez pas, juste, des images arrivent en rafale dans vos oreilles, bavent leurs couleurs.Pourtant, vous entendez l'oiseau, vous entendez les voix, mais, les mots ne prennent pas de sens, juste des sons, des odeurs, juste, vous dévorez, aimez. Les mots vous font boiter sous le poids du rythme.

 

Moment 6 Lundi 31 janvier 2000

 Le rire de l'enfant... Oui, un infirmier lui contait la mer et ses éclaboussures. Oh, ça, l'enfant l'entendait frémir, la mer ! Cette mer sauvage noyant les mots.

 

«Raconte-moi encore la couleur de mer.


 -La mer c'est sans couleur, vois-tu, quand tu la regardes, tu retrouves la couleur de l'air, la couleur du soleil, puis surtout, là, dans cette vague précise, tu vois, celle-ci où vient dormir la mouette, cette vague, c'est la couleur toi.

Oui, un jour, un coquillage avait glissé dans les jambes rondes de la vague à coeur et la mouette a pris ce coquillage, s'est posée sur mon bateau, et me l'a déposé sur le cou. J'ai toute une histoire avec la vague. Le coquillage, là, il s'ouvrait aux grains de ma peau, j'avais des grains qui miroitaient, car une voix sortait du coquillage, et cette voix, je le sais, c'était la tienne."


Oh, cet infirmier, vous savez, n'était pas un infirmier ordinaire. Ca se voyait quand il marchait, quand il parlait, et surtout, sa voix, elle était profonde, elle était le monde. Puis ses yeux, ah, c'était à peine croyable, vous oubliez tout, toujours ! Ses yeux étaient votre arrière-pays. Le coquillage, il avait l'air de ses paupières. L'enfant devenait vent, devenait roche. Une grotte magique, il transportait.

 

Moment 7 Mercredi 2 février 2001

A toi, Phane, et merci de ta question «combien d'étoiles dans ton thé?»

**Heure d'étoile**

" Combien d'étoiles dans ton thé ? "

 

L'infirmier posait parfois de drôles de questions aux matins de l'enfant encore engourdie dans sa nuit, et une odeur de thé qui passait sous son sommeil la sortait vers la vie.


 "Deux, ou non, trois étoiles, s'il te plait, pour y entendre le cheval rouge, celui qui glisse dans le visage du soleil. "


L'infirmier aimait poser des questions à cette enfant car ses réponses apportaient des images et un souffle qui le traversaient. L'enfant et l'infirmier se surprenaient sans cesse au jeu des questions réponses. 

Toujours un mot venait décoller, détourner et retrouver le vrai pourquoi.Ils s'émerveillaient l'un en l'autre.L'infirmier, cette histoire de cheval, ça l'intéressait bigrement !


 " Raconte-moi, ton cheval. Dis."


L'enfant ne savait pas raconter, elle préférait écouter ses histoires à lui, mais il insistait vraiment et n'en démordrait pas. On le voyait dans ses lèvres s'agrandissant sur sa pommette en point d'interrogation.


 "Ce cheval était épuisé, parce qu'il voulait apprendre à voler, et ne savait pas qu'un cheval ne peut franchir les airs, ne peut se libérer du poids de la terre. Il était amoureux d'une étoile, tu vois ... "


 "Mais, pourquoi la terre lui pesait, hein, ma voix marine ?"


 "A cause du poids de sucre dans le thé, à cause que la terre était trop sucrée. Lui, il voulait le sel de la vie, il voulait boire la mer et dans " le sel "il entendait"" les ailes". Il pensait que l'étoile était salée, puisqu'elle planait, et ne voyait pas pourquoi, à lui, le sel lui serait interdit ... Tu comprends, c'est une pensée de cheval rougie par cet ombrage d'astre auquel il était tant attaché. " 


Un jour où l'enfant saignait dans ses poumons, l'infirmier lui avait fait don d'un livre avec un beau dessin de cheval rouge et un petit poème à chanter. L'enfant s'est prise de tendresse pour la chanson du cheval, et c'était leur secret . Ce matin là, l'infirmier avait sorti le livre de la table, tout en brandissant sa question. C'était un signe magique, l'heure de poursuivre le rêve. Tous les deux, ils tissaient une histoire, pour que le livre continue son chemin dans la vie et réveille l'enfant du cauchemar étouffant ses nuits et ses jours.

 

Juliette Clochelune

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