20 juillet 2011

Les regards de traverse

 

Les regards de traverse


Le chemin m'avance. 
On y laisse nos ombres de pas, des traces de doigts, une flaque de pensée jouant à la couleur, à la vie. On devient ce sentier tordu où des rencontres grandissent dans la simplicité d'un champ de coquelicots.

" J'ai descendu dans mon jardin " ...

- Donne-moi la main, viens voir parmi les fleurs. 
Tiens, la voix d'Alice me prend la main, elle me guide...
- Regarde, tu vois ce monticule de terre ? 
- Oui, oui Alice. Pourquoi le soleil semble pleurer ? 
- C'est qu'en dessous, si tu ouvres loin ton regard, tu verras la pensée d'Antigone, tu entendras son  amour. 
- Antigone ? Attends, Alice, j'ai encore la mémoire lourde de gravité. Est-ce dans cet endroit qu'elle a recouvert le corps de son frère ? 
- Oui. Parce que le soleil brûlait cette mort. Oui. Parce que la loi d'un père éclatait, cruelle, inhumaine. 


J'essayais de lire au travers les mots d'Alice. Car avec Alice, je réapprenais le langage, je lavais cette  mémoire encombrée du regard arrêté. Je lui ai demandé :


- Antigone n'a-t-elle pas enfreint une loi, n'était-elle pas révoltée ? 
- Mais non, tendre une main de pitié est-ce enfreindre une loi ? 
Je devinais peu à peu, surtout avec la main d'Alice accompagnant mes pas.
- Oui, Alice, c'est l'amour seulement qu'on entend respirer. 


Un oiseau a fleuri. Antigone était libre maintenant de la loi de Créon. Un message virevoltait sur une 
feuille de verre.

Alice le prit et me le tendit...

- Oh, un dessin d'enfant. Un chapeau ! Non, je me trompe encore ... 
- Regarde, n'oublie pas de « lire au travers. » Ecoute le souffle, sens les couleurs. 
- Mais, oui. C'est le boa qui a mangé un éléphant. 
- Est-ce que tu comprends ? C'est « l'écrit qui fond devant le non-écrit. » C'est ça, lire au travers. 


L'espace du jardin s'ouvrait, le morceau de glace logé dans mon oeil était tombé dans la boue. Alice se mit à rétrécir pour se poser entière sur ma main. Petite ombre de lumière donnant vie à ma terre.

« Gentil coquelicot mesdames, gentil coquelicot nouveau »

- Oh, Alice, une ombre court sur les pétales !
- Oui, c'est celle de Peter Pan. Tu vois comme elle est éclairée. 
- Il y a du Clochette dans l'air ! 
- Elle chantait dans le coquelicot ... 
La forme de l'ombre s'approchait de ma main, son pas sentait le maintenant. Elle aimait la goutte Alice scintillant à la source de ma paume. Peter Pan et Clochette appelaient l'ombre. Ils étaient  jaloux qu'une ombre veuille partir ainsi. Comment Peter Pan prendrait-il du poids ? Il pourrait voler  encore plus en hauteur, encore plus en oubli. Mais tout de même cette ombre était son aile terrienne. 
Comment rejoindre Wendy, sans elle ?
Peter Pan vint nous voir, se dressant sur la pointe des pieds et demanda :


- Rendez-moi mon ombre, s'il vous plait j'en ai vraiment besoin. Toujours elle me joue des tours,  elle se croit dans un manège, et va à la rencontre de voix lumineuses. Elle aime faire la fête, elle se défile, et j'en perds mes chaussures, mes pas restent gravés dans les chemins.

Alice avait caressé le poids de cette ombre, elle en tissa son corps. 


- Je te la rends, car on sera toujours lié au maintenant. L'ombre et la lumière se sont enlacées, ça vibre en secret. 


Peter Pan reparti heureux, avec son ombre recousue et Clochette à son cou.

Je comprenais. Une voix vint me chercher très profond au bord du chemin, sous les pas de Peter 
Pan. La route était recouverte de lettres et de graines, de feuilles et d'écorce. Je lisais son parchemin et entendais la chair des mots. Je dis à Alice :


- J'ai rencontré l'espace du milieu, le coeur du regard. Un livre vivant avance.

Oui, une marée de mots roulait sous mes doigts, sur mes cils. Cette voix que je ressentais enchantait 
le jardin. Le même visage, toujours, s'ouvrait, souriait et faisait s'envoler les parois du livre, des 
pages. C'était le visage de la vie. Le chemin initiatique, je le comprenais, était ma rencontre au visage, à la voix, au souffle des mots libres.
Je laissais mon oreille errer vers les mots de ma petite fée clairvoyante.


- Oh ! Le visage du chat et son sourire en résonance d'espace. 


Seule la dent d'un sourire tournoyait dans ma main. Alice repartait en me laissant ce souvenir. Ainsi, je pourrais toujours traverser les visages des mots, ouvrir leur noyau et faire pousser des grains d'espace, toucher le lien.
Dans la dent de clarté, cette phrase d'Artaud parcourant le temps :

« lire l'oeuvre d'un poète, c'est avant tout lire au 
travers car toute l’oeuvre écrite est une glace où l'écrit 
fond devant le non-écrit »

 Juliette Clochelune

 

Posté par clochelune à 10:39 - Commentaires [5] - Permalien [#]


Commentaires sur Les regards de traverse

    pour la famille de Liette, très triste

    Bonjour

    j'avais rencontré plusieurs fois Liette, près de Jussieu d'abord, puis à Toulouse pour une mémorable soirée et enfin à Tel-Aviv où je l'avais invité à passer une semaine...

    A Toulouse, vous savez, Liette et moi, on s'était bien marré. Elle buvait un peu beaucoup allègrement de la sangria, et on avait laissé parler "les grands" gravement de littérature, et on s'était vraiment marré avec de stupides énigmes autour de gruyère et de trous.

    Après son voyage à Tel-Aviv, nous nous étions un peu perdu de dialogue, mais nous avions quand même un lien réel, qui nous permettait à l'un comme à l'autre de se parler avec une très grande franchise.

    Ca ne veux rien dire bien sûr, mais sachez que je compatis pour de vrai à votre chagrin. Ce n'est pas seulement le vôtre, mais aussi un peu le mien.

    Ca fait vraiment chier.

    Michel

    Posté par Michel, 25 juillet 2011 à 15:56 | | Répondre
  • Moi aussi j'ai envie de vous écrire.
    Je n'ai jamais rencontré Juliette, sinon sur un écran d'ordinateur, par des échanges de mails ou sur le forum bleu où elle venait de temps en temps partager ce qu'elle aimait, partager aussi ce qui était si difficile, sa vie.
    Si étrange que ça puisse paraître, c'est un peu comme si je connaissais bien sa voix, parce qu'elle avait tant de justesse, de sincérité et de vérité pour dire tout cela, et j'ai beaucoup admiré la confiance qu'elle gardait dans les liens humains, dans ce qui s'échange à travers la parole, la poésie, et son désir de soutenir aussi cela pour les autres, d'en témoigner.
    Sûrement, cela tient à la qualité de sa personne (tant d'autres auraient été dans le désespoir, la colère ou le repli), mais aussi à la qualité de tout ce que vous lui avez donné, de ce qui l'entourait.
    Alors moi aussi j'ai été triste en apprenant la nouvelle, alors qu'elle a laissé la veille sur le forum une de ses pensées et un de ses sourires.

    bien amicalement

    Claire

    Posté par Claire, 25 juillet 2011 à 18:40 | | Répondre
  • A Juju

    Malgré tout,

    Bonne fête ma Juju

    Posté par Fred, 30 juillet 2011 à 00:43 | | Répondre
  • Un livre publié de Juliette

    Quelques mois après son départ pour les étoiles,
    Juliette va voir son recueil de haïkus publié
    le 3 mai 2012
    aux éditions Pippa :
    MON OMBRE EPAISSE ET LENTE

    Pour le commander :
    http://www.pippa.fr/Mon-ombre-epaisse-et-lente

    Juliette est toujours vivante dans sa poésie !

    Posté par cazals, 13 février 2012 à 14:39 | | Répondre
  • Tu nous manques Liette

    Posté par Sonia, 26 novembre 2012 à 23:49 | | Répondre
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